Marcher, c’est rêver avec ses jambes…
Marcher, c’est méditer avec ses pieds…
Marcher, c’est faire un pas vers l’autre…
Marcher, c’est vivre à hauteur d’homme…
Marcher, c’est mettre en mouvement son corps et son esprit…
Marcher, c’est se libérer de la pesanteur de la vie quotidienne…
Marcher, c’est tracer un chemin dans l’espace et dans le temps…
Marcher, c’est se déconnecter du superflu pour se connecter à l’essentiel…
Depuis longtemps la marche est pour moi une matière et un outil de réflexion sur la nature profonde des choses. Elle permet de s’affranchir des apparences et de s’ouvrir aux différences. Être au plus près de l’être, dans son unicité et dans sa diversité.
Au fil du temps et des pas qui se succèdent, la mémoire se dépose en strates successives…
La « matière grise » devient peau, pli, concrétion, ride de surface… Parfois, elle disparaît en laissant des traces fragiles… Le dispositif de l’exposition est une invitation à la pause et à la contemplation.
*Dés-marches*
Se situant sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, le village du Mas d’Azil accueille régulièrement des pèlerins, mais également des randonneurs. Initialement je souhaitais faire cette résidence d’artistes en marchant, car la marche fait partie intégrante de mon travail artistique. Il se trouve qu’entre-temps j’ai eu mon deuxième enfant qui m’a accompagnée au Mas d’Azil et il a fallu repenser mon projet. Plutôt que d’aller marcher moi-même j’ai fait une marche par procuration en faisant participer d’autres personnes. Au cours de la résidence à Caza d’Oro, j’ai rencontré un certain nombre de pèlerins et je les ai questionnés sur les raisons qui les mettaient en marche, leur rapport à la nature, au monde vivant. Je les ai interrogés sur leurs « dés-marches ». Ces échanges sont présents dans l’espace sonore de l’exposition. Chaque récit est différent, car même si le chemin reste le même, le cheminement intérieur de chacun est multiple.
Dans un deuxième temps, j’ai proposé à chacun d’emporter un ou plusieurs fragments d’oeuvre – des fragments de liberté. Ces fragments ont voyagé tout au long des chemins, ils se sont fait trans-porter à des endroits où je ne suis jamais allée. Les photos des pèlerins et marcheurs en sont la trace.
*Pause*
La marche va de pair avec la pause. Inciter à marcher, c’est aussi donner la possibilité de s’arrêter.
Au cours de mes flâneries dans les ruelles du Mas d’Azil, j’ai remarqué, comme une occurrence, la présence de bancs privés dans l’espace public. J’ai alors commencé par faire le portrait de ces bancs et pour me rapprocher de leur mémoire, j’ai demandé aux propriétaires de me raconter les histoires particulières de chacun d’entre eux.
J’ai fait inscrire ces histoires sur des plaques en laiton, présentes dans l’exposition. À la fin de l’exposition, chaque plaque rejoindra son banc pour raconter son histoire aux passants.
Telle une sociologue, je me suis intéressée à un sujet qui pourrait paraître assez banal, mais ce n’est le cas qu’en apparence. Les raisons pour lesquelles on installe un banc devant chez soi sont différentes : pour s’asseoir et permettre aux autres d’y prendre place également; pour lire, écrire, tricoter; pour prendre le soleil; pour discuter avec les voisins ou les passants.
Ce qui revient souvent, c’est la nostalgie des temps anciens où toutes les familles se retrouvaient dans la rue, sur des bancs pour discuter et échanger dans un esprit de convivialité.
Je vois dans ce phénomène de banc privé dans l’espace public comme une tentative de se rapprocher de l’Autre et par ricochet de renouer avec nous-mêmes. Renouer avec notre nature profonde, car l’être humain est, de par son essence, un être sociable. Nous pouvons, à juste titre, attribuer au banc cette fonction « ancestrale » de lien-liant entre les humains.
*Matières grises*
Matières grises est un dispositif composé de plusieurs dessins et d’un banc qui a été créé sur mesure pour cette exposition par un artisan local avec du bois cueilli dans la forêt ariégeoise.
C’est une invitation à la pause et à la contemplation. Contemplation de cette matière qui relie les choses entre elles, la mémoire. Qu’elle soit vivante ou inerte, la matière est mémoire.
La mémoire se dépose mot après mot en plusieurs couches pour faire surgir de sa matière grise formes et reliefs. Elle devient peau, écorce, eau, concrétion rocheuse et parfois elle se brise en devenant fissure. À d’autres moments la mémoire reste latente, elle ne remonte plus les images à la surface de la feuille-écran, elle perd toute sa matière grise, devenant invisible et fragile.